Quel pays n’est pas endetté : mythe viral ou réalité économique ?

Économiste analyste devant un écran de données sur la dette mondiale dans un institut financier moderne

La question « quel pays n’est pas endetté » revient régulièrement sur les réseaux sociaux, souvent accompagnée d’affirmations catégoriques sur tel ou tel État qui aurait « zéro dette ». La réalité est plus nuancée. Aucun pays au monde ne fonctionne totalement en dehors des circuits d’endettement, mais une poignée de territoires affichent une dette publique si faible qu’elle frôle le zéro statistique.

Dette publique à zéro : ce que ce chiffre cache vraiment

Quand on parle d’un pays « non endetté », on parle en général de la dette publique brute de l’État central. C’est un indicateur précis : il mesure ce que le gouvernement doit à ses créanciers, exprimé en pourcentage du PIB.

Quelques territoires apparaissent régulièrement en bas des classements internationaux avec des ratios proches de zéro. Selon des données du Fonds monétaire international relayées par Statista, Macao affichait un ratio de dette sur PIB de 0 % en 2023. Brunei Darussalam se situait à 2,33 %, le Koweït à 3,18 %, le Turkménistan à 4,7 % et Hong Kong à 6,46 %.

Vous avez remarqué un point commun ? Ces territoires sont soit des cités-États, soit des économies de petite taille adossées à des ressources naturelles massives (pétrole, gaz) ou à des secteurs financiers très développés (jeux, services bancaires).

Le piège, c’est de confondre « dette publique quasi nulle » avec « pays sans dette ». Un État peut avoir zéro dette publique tout en ayant un secteur privé très endetté. Les entreprises, les banques et les ménages de Brunei ou de Macao empruntent sur les marchés internationaux. L’endettement extérieur, lui, ne disparaît pas.

Femme analyste financière étudiant des rapports sur la dette nationale de différents pays à son bureau

Pays sans dette publique : pourquoi la viralité déforme le sujet

Depuis quelques années, des publications virales affirment que certains grands pays, comme la Russie, « n’ont aucune dette ». Ce type de contenu circule massivement, mais repose sur une confusion entre dette extérieure nette et dette publique totale.

Un État peut réduire sa dette extérieure (ce qu’il doit à des créanciers étrangers) tout en conservant une dette intérieure significative, contractée auprès de ses propres banques et institutions. Les deux chiffres ne se substituent pas l’un à l’autre.

Trois mécanismes qui entretiennent la confusion

  • Le ratio dette/PIB est souvent présenté sans préciser s’il s’agit de la dette brute ou nette, de l’État central seul ou de l’ensemble des administrations publiques. Selon la définition retenue, le résultat change du tout au tout.
  • Les classements viraux mélangent des territoires autonomes (Macao, Hong Kong) avec des États souverains, ce qui fausse la comparaison. Macao n’a ni armée ni politique étrangère à financer.
  • L’absence de dette publique est parfois confondue avec une bonne santé économique. Un pays peut afficher un ratio très bas parce qu’il n’a pas accès aux marchés de capitaux, pas parce qu’il gère mieux ses finances.

Micro-États et économies pétrolières : le modèle « zéro dette » est-il reproductible ?

Brunei finance ses dépenses publiques grâce aux revenus du pétrole et du gaz. Le Koweït fonctionne sur un principe similaire. Ces États n’ont pas besoin d’emprunter parce que leurs recettes d’exportation couvrent largement leurs dépenses.

Ce modèle repose sur une ressource épuisable et un marché volatile. Quand le prix du baril chute, ces pays puisent dans leurs fonds souverains. Ils n’empruntent pas sur les marchés, mais ils consomment leur épargne, ce qui revient à différer le problème.

Macao, de son côté, tire ses revenus des concessions de casinos. La fiscalité très basse attire les capitaux, mais le territoire dépend d’un secteur unique. Toute crise du tourisme (comme celle provoquée par les restrictions sanitaires) met immédiatement les finances publiques sous pression.

Peut-on transposer ce modèle à un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, avec des besoins en infrastructures, en éducation et en santé ? Non. La dette publique finance des investissements qu’aucune recette courante ne peut couvrir seule dans une économie diversifiée.

Façade d'un ministère des finances européen symbolisant la gestion de la dette publique nationale

Dette publique et souveraineté monétaire : le vrai critère de lecture

Plutôt que de chercher quel pays n’est pas endetté, la question plus utile porte sur la nature de la dette. Un État qui emprunte dans sa propre monnaie ne fait pas face aux mêmes risques qu’un État endetté en devise étrangère.

Quand un pays emprunte en dollars ou en euros alors que sa monnaie locale est différente, il s’expose à un double risque : la hausse des taux et la dépréciation de sa monnaie. Chaque baisse de sa devise alourdit mécaniquement le poids de sa dette. C’est ce mécanisme qui a provoqué des crises de dette dans plusieurs pays émergents ces dernières décennies.

Endettement en monnaie locale ou étrangère : deux situations très différentes

Le Japon, par exemple, affiche l’un des ratios dette/PIB les plus élevés au monde. Mais la quasi-totalité de cette dette est libellée en yens et détenue par des investisseurs japonais. Le risque de défaut reste très différent de celui d’un pays endetté en devises qu’il ne contrôle pas.

Le niveau de dette seul ne dit rien sur la soutenabilité. Ce qui compte, c’est la monnaie de libellé, la structure des créanciers et la capacité de l’État à générer des recettes fiscales stables.

Que retenir sur les pays « sans dette » ?

La liste des territoires à dette publique quasi nulle se limite à quelques micro-États et régions administratives spéciales. Leur situation tient à des caractéristiques très particulières : petite population, ressources naturelles abondantes ou niche économique unique.

  • Aucun grand pays industrialisé ne fonctionne sans dette publique. L’emprunt est un outil de financement, pas un signe de mauvaise gestion en soi.
  • Les classements viraux simplifient une réalité complexe en confondant dette publique, dette extérieure et dette privée.
  • La question pertinente n’est pas « quel pays n’a pas de dette » mais « quelle dette est soutenable et à quelles conditions ».

Les prochaines fois qu’une publication affirme qu’un pays « n’a aucune dette », vérifiez de quelle dette il s’agit. La distinction entre dette publique brute, dette nette et dette extérieure change radicalement la lecture. Un chiffre isolé, sorti de son contexte, ne raconte qu’une fraction de la réalité économique d’un État.